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Extraits
par admin le 08 nov 2009, sous Morceaux choisis !
« Bientôt, j’entends le grincement du portillon du chemin de ronde qui mène à la cabine de pilotage. Valentin s’installe à son poste. De son siège, il domine le réacteur. Je lève les yeux et le salue d’un geste. Il prend en main les commandes de la machine, elle et lui ne font plus qu’un. Le klaxon retenti et quatre cent cinquante tonnes d’acier se mettent en mouvement, en un vrombissement de frottements mécaniques et de torsion métallique. Le pont polaire sursaute, s’ébranle puis se déplace lentement. Il entame une pénible rotation autour du dôme de l’enceinte du bâtiment réacteur, pour venir se positionner au-dessus de la trémie de manutention du couvercle de cuve, à droite du tampon matériel, à côté du GV3. Les rails du chemin de course clament, se contorsionnent sous la friction des galets de roulage. Une odeur d’huile cramoisie embaume l’atmosphère. Tout le bâtiment frissonne, les globes d’éclairage disparaissent et réapparaissent chacun à leur tour derrière lui, en projetant sur les murs, son ombre impressionnante et fuyante. La machine s’arrête enfin. Un hurlement de moteur assourdissant couvre les craquements, il résonne dans le dôme. Au milieu, le moufle de cent quatre vingt-dix tonnes noir ; en forme d’ancre de marine ; tressaute et entame sa longue déferlante vers la dalle de plancher. Il lui faudra presque dix minutes pour atteindre le point d’encrage, malgré l’utilisation de la vitesse rapide. Les freins crissent, il s’immobilise 10° à gauche de la piscine…
« La salle des machines est grande comme plusieurs stades de football et s’étire sur plusieurs étages. C’est un édifice imposant ; le plus important du site en taille et en volume ; majestueux qui brave pluies et vents sans trembler. Plus nous nous en rapprochions et plus il devenait grandiose. Dédé se mouvait en grandes enjambées. À chacun de ses pas, je devais en faire deux ou trois pour franchir la même distance et devais souvent trottiner pour rester à sa hauteur. Il ne disait rien, mais je devinais un rictus sur son visage et remarquais qu’il s’amusait à forcer encore l’allure. L’accès à la salle des machines se fait par une porte coulissante étroite, découpée dans un immense portail peint en rouge avec des bandes jaunes striées de noir. Dès le seuil une chaleur étouffante nous enveloppe, ainsi qu’une multitude de bruits incongrus. Une fois à l’intérieur, il me semblait être dans un monde parallèle. Je mettais quelques instants à m’habituer et deviner ce que j’avais devant les yeux. La lumière du jour ne pénètre pas, les locaux sont éclairés par des dizaines de tubes néon, alignés longitudinalement les uns aux autres. Nous sommes à l’intérieur d’une immense cathédrale de béton qui est la partie conventionnelle de la centrale. On y croise des kilomètres de tuyauteries, petites, grosses, moyennes, fines, épaisses, qui viennent de la dalle supérieure, traversent un plancher métallique, tournent, montent, descendent, partent, reviennent, se croisent, se superposent. Elles sont assemblées par des manchons, des collerettes. Elles se divisent en collecteurs, forment des lyres, terminent en siphons. Ces tuyauteries, en acier ou en inox, sont posées sur des supports, suspendues par des équerres, maintenues par des tendeurs, assemblées par des brides. Elles comportent des vannes de toutes tailles avec poignée ou volant, des clapets, des purges, des piquages, des bouchons. L’ensemble est enchevêtré à tel point que l’on se demande quel esprit machiavélique a pu imaginer et concevoir si précisément ce chef-d’œuvre. Plusieurs réseaux cohabitent et parfois même se mélangent, au détour d’un mur, d’un pilier. Ils filent dans le bâtiment, disparaissent, puis reviennent, de plus haut, de plus bas…
« Le plongeur pénètre alors, dans la piscine du réacteur, la température de l’eau peut atteindre 40 degrés, sa combinaison réfrigérée l’enveloppe d’une fraîcheur confortable. Il brise la surface plate et immobile, sans bruit il coule lentement. Il s’enfonce, une multitude de bulles d’air transparentes remontent et viennent mourir sous la ligne d’eau. L’homme aux pieds lourds se noie dans l’onde limpide, au-dessus du cœur nucléaire. Il vient déranger les atomes qui en se déplaçant plus vite que la lumière émettent des flashs qui colorent les profondeurs d’un bleu violacé. Il déambule, lié à son cordon ombilical, en débutant une danse sous marine frénétique. Armé de sa lance haute pression, il déloge les points chauds collés aux parois, aux outillages, il les chasse vers la machine…
« L’assistant referme la glissière de ma combinaison et d’une tape sur l’épaule me pousse vers l’intérieur. Je traverse le sas. En arrivant devant le générateur de vapeur, une impression bizarre m’envahit, la maquette sur laquelle je me suis entraîné ce matin, ne ressemble pas à ce que j’ai devant les yeux. Cet immense cylindre de plus de 20 mètres de hauteur est beaucoup plus gros, plus large, jouant la démesure avec ce pore minuscule en son centre. C’est par cet orifice : « le trou d’homme » de seulement 40 centimètres de diamètre, que je vais devoir entrer pour accéder dans le bol GV, sous la plaque tubulaire, contre la plaque de répartition. Seulement 400 millimètres d’espace pour me faufiler, ma tenue ventilée et moi, il est étroit, sombre et antipathique. J’hésite un instant, puis me dirige…
« Un assemblage de combustible irradié représente un débit d’équivalent de dose de l’ordre de 10 000 Sievert (soit 2000 fois la dose mortelle). Lors de cette opération, la tension est palpable, les opérateurs bénéficient d’une attention particulière, pour exécuter leurs tâches. Le moindre incident peut avoir des conséquences graves, irrémédiables. Les hommes et les machines doivent être en complète harmonie. L’homme doit être irréprochable, la machine fiable. C’est à cet instant qu’une ombre sous les EIS attire mon attention, alors que la plate-forme est encore à une dizaine de centimètre sous la ligne d’eau. Je me rapproche du bord, je sonde le fond et reconnais immédiatement la silhouette suspendue sous la plaque interne. Je n’en crois pas mes yeux. En observant plus attentivement, je constate que ce n’est pas une pièce, mais deux, qui sont collées l’une à l’autre et, accrochées à la structure. Eric voit également la même image sur son moniteur. Je crie « stop », à l’attention du chef de manœuvre qui …
»J’ai rencontré le dernier chimiste vivant d’un laboratoire. Il errait dans les locaux et semblait chercher ses collègues ectoplasmes. Nous avons longuement bavardé. Il connaissait par cœur toute l’histoire de l’installation, les recherches, les essais pratiqués, ainsi que certains petits secrets. A nous voir faire disparaître quelques décennies de son travail, il éprouvait une certaine nostalgie. Le laboratoire, son laboratoire où il avait œuvré n’existerait bientôt plus. Du procédé exploité jadis, il ne persistait qu’une trentaine de fût de 200 litres. Il ne restait qu’une immense salle vide et terne. Sur les murs et le sol, était encore visibles quelques excavations…



